Evènement : De Byblos à Google

Nicola Hahn, documentaliste allemande à l’Institut du Monde arabe à Paris a passé quatre mois en 2005 à Ramallah pour élaborer le projet intégré de la médiathèque Robert Schuman. Qu’elle intègre ici dans la grande saga des bibliothèques.

Mais que signifient donc ces mots que nous utilisons si couramment et qui sont "bibliothèque", "Bücherei" ou encore "مكتبة" (maktaba) ? Pour le français, l’étymologie nous renvoie au grec biblion (livre) qui vient de biblos (écorce, papyrus) et thêkê (coffre). Et c’est sur la côte libanaise que se trouve la ville que les Grecs ont identifiée à la matière même du livre : Byblos. JPEGDès le IIIe millénaire, se sont répandues ici les premières formes de l’écriture, et vers la fin du XIe s. av. J.-C. y a été développé l’alphabet phénicien de 22 lettres qui, par la suite, a donné les alphabets grec, étrusque, latin, araméen et arabe, chaque civilisation l’adaptant à son génie et à ses langues. Á ce don de l’Orient, l’Occident a répondu plusieurs siècles plus tard par l’invention de l’imprimerie en Allemagne, invention qui sera adaptée à l’écriture arabe dès le XVIe s. au Liban !

De même qu’en français, l’origine du mot allemand "Bücherei" renvoie à une racine qui exprime la matière : des tablettes en bois de hêtre (Buche) servaient de support à l’écriture dans les contrées germaniques. Seul le terme arabe de "مكتبة" (maktaba) ne se réfère pas à la matière sur laquelle on écrit, mais à l’écriture même, la racine k-t-b signifiant écrire.

Les bibliothèques publiques, accessibles à tous, existent chez les Arabes dès le Moyen Age. En France, il faut attendre l’année 1861 pour voir la fondation de la première bibliothèque de prêt (et 1863 pour l’ouverture des bibliothèques municipales). En cette année-là, une douzaine d’artisans parisiens, poussés par l’envie de partager leurs savoirs, décident de s’associer pour échanger leurs livres. Ils appellent leur association "Les Amis de l’Instruction" et en font un véritable outil de travail, allant au-delà de l’aspect récréatif et poursuivant ses activités jusqu’aujourd’hui dans le quartier du Marais à Paris !

D’autres bibliothèques, en revanche, ont disparu à jamais. En premier lieu il faut citer la légendaire bibliothèque d’Alexandrie, fondée en 288 av. J.-C. par Ptolémée Ier. Elle était conçue en tant que musée ("palais des Muses") avec la bibliothèque, une université, des jardins zoologiques et botaniques, destiné à accueillir l’ensemble des connaissances du monde. Au cours des siècles, elle a souffert de ravages successifs, mais la destruction par les chrétiens vers la fin du IVe siècle fut définitive.

Les destructions et disparitions de bibliothèques n’étaient donc pas toujours des faits accidentels, mais aussi des actes intentionnels, le livre possédant une valeur symbolique forte (il n’y a qu’une lettre, en français, qui le distingue du mot "libre" !). Mais si jusqu’à nos jours, on continue à détruire des bibliothèques, on n’a jamais cessé non plus d’en créer, et, encore une fois, il faut citer Alexandrie qui représente peut-être le projet culturel global le plus ambitieux de notre époque. Inaugurée en 2002, fidèle à l’idée originale d’un "palais des Muses", elle englobe aujourd’hui la bibliothèque même, des musées et des instituts de recherche.

Autre grande création de notre époque est la Bibliothèque François Mitterrand, également appelée "Grande Bibliothèque", qui héberge la Bibliothèque nationale de France. Cette bibliothèque a pour vocation principale la conservation de toutes les publications françaises auxquelles l’accès se fait selon des critères stricts : distinction entre chercheurs et grand public, pas de prêt, etc. Les différences culturelles entre le centralisme français et le fédéralisme allemand se manifestent lorsqu’on la compare à la situation en Allemagne qui ne possède pas une, mais trois institutions* avec des filiales dans différentes villes, formant ensemble l’équivalent à la BnF. L’accès est libre, sans distinction de publics, et la plupart de ces établissements prêtent les documents même à distance.

Aujourd’hui, à l’ère du numérique et de bibliothèques en ligne (Google, Bibliothèque numérique européenne...), quelques sceptiques annoncent déjà la disparition de l’objet livre - aux bibliothèques de s’adapter alors aux nouvelles technologies ! C’est ce que fait la toute nouvelle médiathèque du CCFA de Ramallah en offrant au lecteur des livres et du multimédia.

Mais en plus de cela, elle constitue un centre de rencontre et d’échange, suivant les recommandations de l’Unesco qui préconisent que "... ses portes doivent être largement ouvertes à tous les membres de la communauté qui pourront l’utiliser librement sans distinction de race, de couleur, de nationalité, d’âge, de sexe, de religion, de langue, d’état civil et de niveau culturel". Une idée révolutionnaire. Bienvenue au CCFA !

Nicola Hahn

*Staatsbibliothek Berlin, Staatsbibliothek Bayern (Munich), Deutsche Nationalbibliothek (Francfort, Leipzig, Berlin)


A consulter sur la toile

- www.imarabe.org
- www.bibalex.org
- www.bnf.fr
- www.dnb.de
- www.staatsbibliothek-berlin.de
- www.bsb-muenchen.de


A lire ...

- "Ouverture de la médiathèque Robert Schuman" qui rapporte le déroulement de cet évènement.

- "La médiathèque Robert Schuman", un projet raconté par l’équipe du Centre culturel franco-allemand de Ramallah.

publié le 06/02/2007

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